«SOUVENIRS, SOUVENIRS», LE HASARD FAIT DÉCIDÉMENT BIEN LES CHOSES

Tout en laissant mon esprit vagabonder dans ces premiers temps de PHOTO-JOURNAL, je suis parti à la recherche de je ne sais plus trop quoi, dans de vieux numéros du Nouveau Photo-Cinéma. C’est, après mes années à PHOTO, le magazine que je dirigeais depuis plus de six ans, pour cette vieille institution qu’était la Librairie Paul Montel, tout en haut de la rue Saint-Jacques

Et voilà que mon œil s’arrête sur un texte surmonté d’un titre en gras : EDITORIAL.

Signé de mon nom, daté de mars 78, ce texte inattendu que j’avais complètement oublié, s’avère plus annonciateur que prémonitoire.

Il décrit dans le détail les transformations radicales que, six ans après le premier numéro de sa nouvelle formule, je m’apprête à faire subir au Nouveau Photo-Cinéma.

Après un petit coup de chapeau flagorneur à la première «remise en question courageuse de Messieurs Pierre et Roger Montel» qui avait permis le mariage en 1972 de «la rigueur doublée de l’expérience et d’une découverte plus moderne et dynamique de la photographie», et avait été couronnée de succès», il n’en restait pas moins que ce «Nouveau Photo Cinéma, qui avait pris la tête des magazines spécialisés» devait s’il voulait «échapper au train train de la facilité» se replonger sans tarder dans un bain de jouvence.

Car, écrivais-je encore, «comme la marche est une suite de déséquilibres, de pas incertains rattrapés chacun par le pas suivant, comme la vie est une remise en question permanente de toutes les infimes parties de notre corps ; de même, il n’est de succès qu’une chute ou la mort ne guette. Rien n’est jamais acquis, si le sommeil, la béatitude satisfaite nous envahissent à notre insu, si nous n’avons pas eu, à temps la lucidité de nous remettre tout entier en cause sans pour autant rien renier de ce que nous avons fait.»

Et, tel un chirurgien esthétique annonçant à une patiente ce qu’il s’apprête à reprendre de son visage et de son corps, j’énumérais chacun des changements qui allaient permettre la renaissance d’un nouveau Nouveau Photo-Cinéma : plus grand et dont la mise en page devait être repensée, une nouvelle conception du contenu devait s’élaborer (…) ouvrant davantage de portes à tous ceux qui vivent la photographie. Les rubriques traditionnelles rajeunies en côtoieront de nouvelles…»

Suivaient tous les détails de la cure d’un rajeunissement annoncé.

Mais le hasard peut aussi se montrer parfois bien contrariant. Est-ce un bien? Est-ce un mal?

A ces «victoires les plus difficiles que l’on remporte sur soi-même» que leur promettait mon éditorial, Messieurs Pierre et Roger Montel, optant pour la fuite et la retraite, décidèrent de vendre leur maison d’édition, toute affaire cessante.

Je dois reconnaître que c’est moi qui, quelques mois auparavant, avais mis le ver dans le fruit. Un groupe de presse anglais dans lequel je comptais de proches connaissances (entre autres un certain Forbes Singer, descendant des machines à coudre), était désireux de s’implanter dans l’édition en France. Intéressé par les éditions Montel, il m’avait chargé de faire «confidentiellement» les premières approches et d’établir le contact.

Après plusieurs rendez-vous, suivi d’un long silence, les Montel sans m’en tenir informé, jugèrent préférable de «rester Français» et de se vendre à je ne sais plus trop quel groupe plus convaincant.

C’est alors que, la coïncidence, (cette petite sœur du hasard), voulut que Walter Carone parle avec un responsable du département presse du Groupe Hachette, tenté de sortir «pourquoi pas ?» un nouveau magazine de photographie.

Se retournant vers moi, Walter, vite convaincu par ce que je lui exposais à partir de mon éditorial, revendit aisément le package ficelé d’un bolduc.

Le Nouveau Photo-Cinéma était mort. Vive PHOTO-JOURNAL qui allait bientôt voir le jour.

J’acceptais de bon cœur que Walter soit le Directeur de la Rédaction ; j’en serai le rédacteur en Chef. L’important était que cela se fasse, et dure.

«Pruch’ella duri» comme disait Laetizia Buonaparte.

Ce que j’ignorais alors, c’est que né du rachat du Groupe Montel, ce magazine à qui tout promettait une longue vie devait disparaitre neuf petits mois après, à la suite d’un autre rachat, et non des moindres : celui du puissant Groupe Hachette par Filipacchi aidé de Lagardère. Il s’en faut parfois de secousses sismiques pour que l’on soit contraint bon gré mal gré «aux changements inattendus» dont je parlais dans mon éditorial de mars 78.

En plus du concept de ce magazine dont j’avais jeté les base dix-huit mois auparavant, je quittais le Nouveau Photo-Cinéma, avec ce qu’il y a sans doute de plus précieux : plus encore qu’une bonne équipe, une garde rapprochée. Des hommes et des femmes dont j’avais eu le temps d’apprécier les talents et les qualités.

Il y avait bien sûr, pour commencer ma plus que fidèle assistante, Lyliane Boyer qui était depuis longtemps déjà, et plus encore que le bras d’un gaucher, celui qui manquait encore à cette divinité de l’Inde nantie de quatre et même huit membres dont je pouvais parfois passer pour une réincarnation plus ou moins convaincante. Bienveillante, protectrice, Lyliane était aussi un garde-fou dont le conformisme d’un parfait bon goût semblait tout droit sorti des vieilles mêmes forges que certaines rampes d’hôtels particuliers dont on admire les belles volutes classées par les Monuments historiques.

Dommage qu’elle ne soit plus là pour partager avec moi, cette promenade dans un passé dont elle fut plus qu’à son tour le témoin fidèle, et qui n‘aurait pas été ce qu’il fut, sans elle.

Elle figure sur l’ours de ce PHOTO-JOURNAL comme chargée des textes. Elle était la première lectrice des miens et ébauchait tous ceux que je devais réécrire. Car pas une ligne du journal ne m’échappait.

Une autre femme, une autre amie, brune celle-là s’occupait du visuel. Toujours de bonne humeur, même bougonne, et pétant de santé et de jolies choses à dire. C’est Josyane Challeton, la toute jeune directrice artistique débarquée un beau jour au Nouveau Photo-Cinéma. Pleine de gaîté et d’allant, elle est dotée d’un talent dont elle n’est pas toujours très sûre mais qui est allé se confirmant. Elle ne demande qu’à toujours mieux faire. Ce qu’elle sent surtout, ce sont les couvertures. Le reste n’aura plus bientôt de secrets pour elle. Nous nous entendons on ne peut mieux.

La disparition de PHOTO-JOURNAL sera pour elle le début d’une brillante carrière dans des publications autrement plus prestigieuses.

Rassurez-vous, ce sont les deux seules femmes dont je vous parlerai. Je m’étends toujours moins sur les hommes.

Ils sont plus nombreux. Parmi eux se trouve Jean-François Challeton, le mari de Josyane et un secrétaire de rédaction tout aussi pointilleux et attentif à la moindre coquille, à la plus petite faute d’inadvertance.

Le vieux comparse Jean-Claude Gautrand, va se cantonner dans son domaine de prédilection: l’histoire de la photographie. Il n’est pas au bout de ses joies.

La double d’ouverture est un composite de plusieurs dizaines de portraits de photographes. À défaut du monument encyclopédique promis, un éditeur serait bien avisé de reprendre à peu de frais dans un livre d’un moindre volume, les portraits des neuf premiers pionniers publiés dans les seuls numéros sortis de PHOTO-JOURNAL.

Autre innovation de PHOTO-JOURNAL : la planche contact du mois représentant une photo célèbre cernée au crayon rouge par le photographe parmi les 36 autres. Une photo et sa planche de contact par mois. Un court texte l’accompagnera.

La première sera l’incontournable portait du Che par René Burri. J’en ai fait le premier texte.

Hervé Le Goff, un jeune au talent prometteur qui a rejoint l’équipe, prendra le relais, avec Le peintre de la tour Eiffel de Marc Riboud, L’artichaut de Saint-Pol de Guy le Querrec, La Piscine de Martine Frank, Les Bouchers Mélomanes de Robert Doisneau, Un portrait de Man Ray par Tourdjman, pour ne citer qu’eux.

Cette idée de la planche de contacts est trop évidente et pleine d’enseignements pour ne pas être reprise. Tant mieux. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrait.

Bernard Perrine a bien voulu prendre la charge ingrate de l’éphémère technique. Walter Carone, dont c’est la passion, et qui s’en occupe avec lui, veille aussi sur les prises de vue et sur ce qui est aussi tout l’aspect pratique du magazine. Il garde un œil sur tout. Surtout sur le choix des photographies que nous faisons ensemble.

Il a l’intelligence de me laisser en grande partie, la bride sur le cou. Mes entêtements et mes exigences se chargent de faire passer le reste. Si j’en croie un des mes anciens collaborateurs resté plus qu’un ami, j’aurais dit un jour, en d’autres circonstances : «Les meilleures décisions se prennent quand on est un nombre impair… et trois, c’est déjà trop.»

Les articles sur le cinéma sont signés Georges Rouveyre. Nous sommes de vieilles connaissances. Il était professeur de lettre des jeunes classes du lycée dont j’ai ouvert les portes. Nous faisions ensemble du théâtre et parlions de musique et de cinéma. Il devait épouser Catherine Rouvel à laquelle je donnerai son premier petit rôle dans un film de Philippe Agostini dont j’étais l’assistant. Jean Renoir fera le reste.

Georges devant suivre Catherine que sa carrière appelle à Paris, entrera à l’Institut Pédagogique de la rue d’Ulm. C’est dans ce cadre que nous ferons ensemble un film de banc-titre sur Jacques Henri Lartigue « L’Enfance d’un Photographe. »

Nous aurons bientôt l‘occasion d’en reparler.

Dans ce numéro Un, deux invités d’honneur. Michel Tournier dont nous avons repris un joli texte sur l’Image érotique, illustré par une belle et moins connue des photographies de Lewis Caroll. Familier des lieux, il a situé à la Photogalerie, Les Suaires de Véronique, une des nouvelles de son recueil Le Coq de bruyère.

L’autre écrivain sollicité, c’est l’ami Michel Butel qui vient de recevoir le prix Médicis pour son roman, «Un autre Amour».

Je lui ai demandé un texte pour le portfolio principal qui a pour thème et pour titre «Regards d’Amour».

De toutes les photos choisies c’est celle de Cartier-Bresson qui lui a surtout inspiré une très belle page. Les autres photos sont pourtant très belles aussi : elles sont de David Hurn, Bruce Davidson, Wayne Miller, Claude Raimond-Dytivon, Doisneau, Elliott Ertwitt, Boubat, et Emmet Gowin (dont j’avais fait une exposition).

Rien que du beau monde en noir et blanc.

La couleur, c’est pour Venise. On y retrouve Eliott Erwitt en compagnie de Pete Turner, de Dominique Roger (directrice du service photo de l’Unesco) d’Allan Mc Kenzie, d’Ernst Haas, de Michel Delaborde, d’Art Kane, le maître de la couleur avec lequel j’ai un projet d’édition de tirages photographiques en noir et blanc et du Vénitien Fulvio Roiter qui se sent chez lui.

Restent encore deux forts belles doubles dans lesquelles Dennis Stock reprend, photos à l’appui, ses réflexions sur la couleur telles qu’il les avait exprimées lors d’un atelier au Festival d’Arles. Le texte est de Françoise Ayxendri. C’est la troisième personne du sexe féminin dont le rôle plus extérieur et épisodique a bien failli me la faire oublier. Je lui demande pardon.

Plus je feuillète et tourne et retourne une à une les pages de ces numéros de PHOTO-JOURNAL et plus je peux comprendre l’empressement de Roger Thérond à avoir voulu mordicus la disparition de cette ombre lumineuse qui pouvait être néfaste, sinon fatale à PHOTO.

«Comprendre» ne signifie nullement me mettre à la place d’un homme à qui je ne faisais que rendre que la monnaie de la pièce et (pourquoi ne pas le dire ?) le très peu d’affection qu’il me portait.

Ce qu’il n’aimait probablement pas en ma personne, c’était surtout le témoin dérangeant de ce dont lui et moi, le savions capable. Cela ne l’empêchait nullement de me donner du « mon petit Georges » chaque fois que nous nous rencontrions. Et je veux bien lui reconnaître un indéniable talent professionnel. Personne ne saurait être totalement mauvais.

Un jour, où ma canine était particulièrement en manque de mollet, j’avais répondu à quelqu’un qui le plaignait et le trouvait de plus en plus mal dans sa peau : «Je lui ai toujours trouvé la mine aigre et le ton blême. On se détraque forcément l’estomac à passer sa vie entre trop d’appétit pour le fromage et la peur du bouillon.»

La vie n’est pas faite que de bons souvenirs. Et quelques coups de griffes par ci par là, ne peuvent que vous rassurer sur la sincérité de mes éloges et de mes coups de cœur.

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