«SOUVENIRS, SOUVENIRS», HENRI CARTIER-BRESSON. PREMIÈRE RENCONTRE. L’INTERVIEW.

Au prix d’un retour en arrière, je voudrais vous raconter la première fois que je vis Henri Cartier-Bresson et l’interview que je fis de lui.

Cela se passait en automne 68, dans les bureaux que Magnum occupait, tout en haut du faubourg Saint-Honoré. C’était au 125, je crois.

Je devais y retourner souvent par la suite et même apprendre que la porte à côté était celle d’une officine des services secrets français. Barbouzes et photographes aux idées souvent contestataires, se croisaient au bistrot du rez-de-chaussée.

A l’époque, le directeur en était un certain Russ W. Melcher. Le W pour Wilcox. Personnage corpulent, serviable et débonnaire dont je devais rester l’ami ; même de loin, par la suite, quand il choisit de prendre une partie de sa retraite en France, du côté de Carcassonne.

On l’aurait dit tombé des pages d’un roman de Budd Schulberg, et un casting directeur n’aurait pas manqué d’en faire un journaliste, si sa diction n’était ce qu’elle était : entre le rugissement et le gargarisme. Et cela en anglais comme en français. Si j’étais un des rares à profiter des innombrables tuyaux sur la photographie et les photographes qu’il était tout prêt à partager, c’est que j’arrivais tant bien que mal, mais mieux que beaucoup, à comprendre la plus grande partie de ce qu’il racontait, me contentant de deviner le reste. Cela me rappelait, ce médecin colonel d’un hôpital militaire où j’avais cherché à me faire oublier des gendarmes, et qui m’avait pris en sympathie parce que, entre autres, j’arrivais à déchiffrer l’essentiel de ses ordonnances. Pensant soulager Russ Melcher de son infirmité, mais surtout pour perdre le moins possible de ce qu’il m’apprenait, j’avais eu l‘idée de le confier à une amie proche dont le métier (où elle excellait) était d’être «coach», répétitrice d’actrices comme Jane Fonda ou Annette Stroijberg auxquelles elle apprenait à bien prononcer leur dialogues en français. Elle aurait pu être orthophoniste. Tout aussi efficace et opiniâtre qu’elle puisse être, elle baissa vite les bras, jugeant le cas désespéré.

Russ W. Melcher, remplacé à la direction de Magnum, par sa non moins efficace assistante Anna Obololenski, ne connut pas l’époque de Magnum à la rue Christine. Mais il devait rester pour moi un ami et une source d’informations.

C’est lui qui à l’automne 68, m’avait obtenu ce rendez-vous avec Cartier-Bresson. C’était pour le magazine Photo. Une couverture efficace signée David Bailey, un portrait dans le vent de Catherine Deneuve bardée d’appareils. Pas une marque oubliée ; publicité oblige.

Après dix-huit mois plutôt ronronnant, cet entretien me donnait l’impression de changer enfin d’air ou, comme on dit, de braquet. De me trouver face à un photographe, un personnage d’une autre dimension. Cela faisait longtemps que sans penser que je m’occuperais un jour de photographies, les images que j’avais vues de lui m’avaient impressionné. C’était dans deux grands livres dont les couvertures de Matisse et Miro déjà m’enchantaient. Images à la sauvette et Les Européens. Je n’avais pas dix-huit ans.

Je devais souvent repenser par la suite à ce premier rendez-vous, cet interview dont j’avais jugé inutile en son temps, de retranscrire la plupart de mes questions, simples relances et reprises de la balle au bond.

Mais, à le relire aujourd’hui, quelques années après, tel qu’il était, sans vérités profondes sur la vie et la photographie, sans aucune de ces pensées immortelles où Céline ne voyait que «des discours aux asticots», je pense que HCB, comme on dit, s’était livré là, tout entier.

Bien plus d’ailleurs que je l’imaginais, et peut-être, qu’il le pensait lui-même. Il était déjà là, tout entier le plus simplement du monde, tel que par la suite, il allait se montrer, lorsque je devais avoir l’occasion de le voir vivre d’un peu plus près.

Tout ce qui était d’une certaine importance à ses yeux, se trouvait déjà là comme des croquis préparatoires. Le respect du cadrage bien sûr, et la gestuelle, cette sorte de danse du scalp que je le verrais effectuer autour d’un sujet aussi fasciné que l’oiseau devant un crotale ; et jusqu’à cette relation éminemment morale qu’il avait avec le monde et qui passait essentiellement par une photographie dont il voulait croire qu’elle était pour lui le plus sûr moyen, le plus court chemin d’aller vers son prochain.

Je préfère aujourd’hui, toute réflexion faite, vous livrer l’intégralité de cet interview de 1968 et pour suivre des anecdotes, des souvenirs et autres réflexions qui pourraient l’illustrer au mieux et en être les plus justes échos.

Après quelques propos échangés histoire de nous échauffer, et connaissant son légendaire refus à se voir photographier, je craignais qu’il n’aille de pair avec de la difficulté à se livrer devant un magnétophone. Aussi avais-je commencé par une question bateau entre toutes :

GB – Qui êtes vous, Henri Cartier-Bresson?

La réponse s’était faite attendre.

HCB – Qui je suis ?… Comme c’est difficile à dire !…. (long silence) Un curieux. Oui, un curieux. Ni indiscret, ni voyeur, tout bonnement curieux. Je regarde. J’essaie que rien ne m’échappe de ce qui se passe autour de moi. En soixante ans, j’ai hérité comme tout le monde de tout un tas d’influences amicales, picturales, littéraires. Cela s’est fait au hasard des rencontres, des galeries, des ateliers, des livres ou des pays. J’aime encore Stendhal, Saint-Simon, Giacometti, de Staël, Rauschenberg…

Sans avoir l’âme d’un globe-trotter ou d’un aventurier, j’aime voyager, dans la mesure où voyager revient pour moi à mener ici ou là, ma vie de tous les jours.

Je sais qu’il y a longtemps j’ai voulu être peintre et dessinateur. La chance a voulu que cela ne soit pas. Peut-être suis-je photographe, mais franchement je ne sais.

C’est le problème de la photo qui me parait mal posé.

On prend un malin plaisir à toujours tout confondre : «celui-ci est un photographe et celui-là aussi.» C’est comme si on jetait dans un même panier tous ceux qui se servent d’un crayon : Poussin, l’épicier du coin, un chef comptable et Simenon.

J’ai un appareil photographique, un Leica, je ne le quitte pas mais je me moque de la photo, la mienne ou celle des autres. J’ai des avis en peinture, en littérature, mais je ne pense pas un instant que je suis photographe. Je fais le trottoir…

La photo m’est un moyen d’exercer mon intuition dans un monde que je connais bien.

Dans une course de taureaux au contraire, je suis toujours en retard sur les photographes espagnols.

La photo est une observation constante, une angoisse exigeante, celle d’être là, d’être vivant mais par dessus tout, présent. Toujours. Pourtant les magazines ont tort de croire que tout se photographie, «se couvre» pour employer leur langage.

Un photographe a une responsabilité vis-à-vis du monde : cette responsabilité est affaire de choix personnel. Le choix qu’il fait de l’instant présent : il n’y a qu’une seconde où la photographie existe vraiment. Grâce à elle, on remet tout en cause.

Je ne sais pas si la photo est un art ou non. Je sais que c’est un moyen de se comprendre : la photographie est une intelligence.

Dernièrement, Cecil Beaton m’a invité à aller le voir. Nous nous connaissons depuis longtemps mais cela faisait trois ou quatre ans que nous ne nous étions pas vus. Au milieu de la conversation, il me dit à brûle-pourpoint : «Permettez-moi de faire un portrait de vous.» Je m’y refusais mais je lui proposais à mon tour de se laisser photographier par moi.

«Ah, non !» me dit-il. «Il n’y a aucune raison que je vous concède ce que vous me refusez ! Donnant, donnant…» «Tant pis !» lui dis-je, «Mais permettez-moi de vous dire que j’ai de toute manière, un avantage sur vous. J’ai encore là, dans les yeux et dans la tête, les instants où j’aurais pu faire quelques photos de vous.»

Si nous n’avions pas besoin de communiquer, ce ne serait pas la peine de mettre de la pellicule dans l’appareil.

Je suis très soucieux du respect de mes cadrages. Ce n’est pas une espèce de complaisance mais par respect de la chose vue. Le cadre de la photo doit être celui du viseur. C’est par cette intégrité même qu’il devient cette portion d’espace réduite à l’instantané. Une chose se passe dans une ordonnance et un moment précis. Le temps et la géométrie sont deux coïncidences. Le photographe est là pour en témoigner. Il n’y a aucune vanité à en tirer.

Si la photographie est un métier, c’est un petit métier. Un jour devant le drugstore, un homme furieux de m’avoir surpris en train de le photographier voulut m’emmener au commissariat sous prétexte que… je ne lui avais pas donné de ticket. Il avait peur. Après tout c’est normal ! C’est normal ! C’est terrible d’être photographié par un individu qui se livre autour de vous à une danse étrange, ses mains dissimulant son visage dont on ne voit qu’un œil énorme, noir et luisant ! C’est pour cela que je me cache.

Le photographe, (tant pis s’il est mal élevé) doit prendre la vie par surprise, au saut du lit. Il doit se mettre à l’affût, guetter sa proie, pressentir ce qui va se passer et quand elle est là, à sa portée, il doit se tasser sur lui-même pour mieux bondir. Il doit disparaître, s’effacer, se recroqueviller pour jaillir mieux et plus fort.

La photo est un acte d’amour qui se répète indéfiniment. D’autant plus indéfiniment qu’il n’est pas question de censurer la prise de vue. Il faut savoir saisir la balle au bond, répondre du tac au tac au monde qui remue autour de vous.

Aussi, une planche de contact a-t-elle beaucoup d’importance à mes yeux. C’est un carnet de croquis dont on ne jetterait rien. C’est là qu’on juge le photographe.

Je n’aime pas être connu, reconnu. J’ai peur d’être interrogé. J’ai peur que cela me distraie de mon but. J’ai besoin d’être à tout instant disponible et puis je ne peux pas être juge et partie. Que pourrais-je dire aux jeunes qui veulent affronter la photographie ? Radoter sur ce qu’elle était et ce qu’elle est devenue ? Leur dire que c’est une préoccupation de solitaire qui n’existe que par les autres ?

Les photographes doivent travailler seuls, c’est vrai, mais ils devraient aussi se rencontrer davantage… Seulement voilà, ils sont ici et là, faisant tantôt du portrait, tantôt du reportage, de la mode ou de la publicité. Sempiternellement, on vous répond qu’ils sont en campagne (publicitaire) comme on dirait en campagne d’Égypte ou d’Italie.

Si un jeune me demandait : «Que faire ?», je lui répondrais : «Et d’abord, voulez-vous gagner votre vie ou vous amuser ? «Faire de la photo»? Mais quelle photo ? Pour qui ?

L’erreur est de croire que tout est photographiable. Si tout est photographiable, c’est au détriment de la photographie. Les photographes sont responsables de l’image qu’ils donnent au monde. Voilà peut-être pourquoi je pense que la couleur et l’idée que je me fais de la photographie n’ont rien de commun. Je ne pense jamais à la photo quand je vois des couleurs et vice-versa. Et je ne me souviens pas d’avoir eu un jour une émotion devant une photographie en couleurs.

La technique pourtant ne me fait pas peur, elle se domine pour ainsi dire toujours. Elle ne doit jamais en tout cas, faire l’objet d’aucun fétichisme….

GB – Henri Cartier Bresson, que vous a apporté la photographie ?

HCB – Une joie immense… (Et quand le magnétophone s’était arrêté) : «Une question, à mon tour… Et si on se tutoyait ?…»

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