«SOUVENIRS, SOUVENIRS», COMMENT J’EN SUIS VENU À «PRENDRE» LES PHOTOGRAPHIES DES AUTRES.

Après tous ces souvenirs livrés à la diable, peut-être avez-vous envie d’en savoir un peu plus sur l’auteur de ce blog, et que je vous raconte comment, à défaut de devenir photographe, mes yeux se sont ouverts à la Photographie.

Au cours des nombreuses années passées à côtoyer des photographes sans nombre, à m’occuper de trois magazines, à créer une galerie, je me suis plus d’une fois entendu demander, si l’envie de devenir moi-même photographe, ne m’avait jamais effleuré.

Je m’en tirais, la plupart du temps par une de mes habituelles pirouettes, une boutade du genre : «Si, bien sûr, mais… j’ai préféré apprendre à lire et à écrire… » J’aurais pu tout aussi bien répondre, ce qui était plus proche de la vérité : «Je n’aurais pas demandé mieux, mais chaque fois que j’avais un appareil de photo, un sort malicieux voulait que je le casse, qu’il se perde ou qu’on me le dérobe…» Et il en fut ainsi, jusqu’à cet Exakta Réflex «avec visée à travers l’objectif» que dans un temps de vaches maigres, il me fallut vendre au père d’un de mes proches amis.

Il y eût aussi, maintenant que j’y pense, la superbe chambre 18×24 en bois blond, qu’avant son départ à la retraite le dernier ébéniste de Gilles Faller devait bichonner tout exprès pour le dernier Pdg de la société que j’étais. Un vrai bijou. Une relique. Elle pouvait être équipée d’un dos polaroïd. Avant même que je fasse la moindre photo avec, Walter Carone, qui avait la passion des appareils, tint absolument à – disons -, la dépuceler. Dans les jours qui suivirent, avant même qu’il ait eu le temps de faire le moindre essai, il fut victime d’un cambriolage. Et ma petite merveille disparut… Le dos polaroïd avec…

Une vie nomade, quelques dix-sept déménagements, un incendie, et pas mal de négligences, ayant eu raison de la quasi-totalité des tirages et des négatifs que j’aurais pu, que j’aurais du conserver, il ne me reste que fort peu de traces de ces années où je faillis me prendre pour un «photographe». Entre autre, deux photos.

La première, prise à Marseille dans une ruelle de ce quartier malfamé du «Panier» où j’avais passé ma prime jeunesse, eût l’honneur d’être retenue et publiée dans le cadre d’un concours organisé par un magazine (Point de Vue Image du monde, je pense) auquel je l’avais adressée.

C’est lors de mon premier voyage à Paris que je devais prendre la deuxième, celle de cette prostituée faisant le trottoir devant toute une série d’affiches qui, à les regarder de près, semblait les légendes de son vieux métier.

Je m’étais laissé dire, un jour, (je ne sais plus par qui ni en quelle occasion), que Robert Doisneau, qui l’avait vue, s’en était amusé et avait dit qu’ll aurait bien aimé l’avoir faite.

Je l’avais prise rue Saint-Denis, non loin du magasin d’un jeune marchand (entre autres) de chaussures, qui s’était pris d’amitié pour le jeune homme que j’étais. Un des nombreux allers-retours entre Paris et Marseille qu’il effectuait, devait bientôt mettre un terme à notre amitié et à sa vie. Elle se termina sur un platane de la N 7 tandis que je photographiais la Kabylie avec le premier leica qu’un autre ami, dentiste, m’avait prêté. Je préférais ce bon vieil appareil au pistolet-mitrailleur dont j’étais supposé me servir pour défendre le colonel que j’accompagnais en tant que secrétaire. J’avais tout juste vingt ans, en Kabylie.

Ces deux photos, – je peux maintenant le dire – je les avais tirées moi-même. J’ignore ce qui m’avait empêché d’en faire état jusqu’ici… Ni pourquoi, je n’ai jamais non plus signalé que je n’ignorais rien de ce qui s’opère dans la pénombre rougeâtre d’un laboratoire. Il se trouve que j’ai commencé par le taire, jusqu’à n’y plus penser.

Celui qui devait m’enseigner les rudiments du développement et du tirage, était une (déjà) vieille connaissance, recroisée par le plus grand hasard, le jour même où je m’étais mis en tête de trouver quelqu’un susceptible de m’en apprendre l’abc.

Et j’étais justement en train de penser à lui, que je n’avais pas vu depuis longtemps, et qui se trouvait être une des très rares pour ne pas dire la seule personne de ma connaissance dont la photo était le métier. Je l’avais connu lorsqu’il avait fait la prise de vue de cette photographie que je ne résiste pas à l’envie de vous montrer.

Je sais, pour en avoir fait maintes fois l’expérience, que certaines photographies ont, plus que d’autres, le pouvoir de nous parler de la manière dont nos vies se tricotent ou pour mieux dire, se trament. Parfois, pour peu qu’on sache les questionner, non contentes d’évoquer comme il se doit le passé, elles nous parlent des choses à venir. A la manière des rêves prémonitoires. Un peu comme dans ce miroir où Montaigne nous conseillait de «nous regarder pour nous connaître de bon biais». En prenant, toute fois, bien garde d’oublier ce que Lewis Caroll – en bon vieux photographe du temps d’avant le Leica et le numérique – disait à Alice en l’invitant à le traverser : «Tout y est juste comme chez nous, mais toujours à l’envers.»

Cette photo-là, prise en 1947, semble ne représenter qu’un groupe de jeunes acteurs. Ce sont ceux de la troupe du Galion d’Or jouant l’Antigone d’Anouilh, à Marseille.

Autant vous dire tout de suite que le garçonnet sage en chemise blanche et costume sombre, c’est moi. On m’a choisi pour jouer le page. Je dois avoir tout au plus douze ans, et ne pense qu’au théâtre et à la poésie. Mais aussi, à l’archéologie. C’est un archéologue libanais du nom de Boustani ami de mon père, qui m’en a un jour donné le goût au point de me faire opter pour le latin puis le grec. Seul à l’avoir choisi en quatrième, je l’apprendrai en tête à tête avec un professeur qui, entre deux traductions de Grégoire de Nazians ou Saint Jean Chrysostome, me fera lire Teilhard de Chardin en ronéotypé, faute d’avoir l’imprimatur. Nous voilà loin encore, de la photographie et du cinéma.

Le monsieur à mes côtés, c’est André Rosch, le directeur de la troupe qui tient le rôle de Créon. Il me racontera qu’il a un fils d’à peu près mon âge qu’il a eu quand il avait lui-même treize ans. Ce sont des choses qui marquent un enfant.

Assis devant moi, le frère du photographe. C’est un ami de mon professeur d’anglais à qui je dois ce rôle, et d’être, cela va de soi, le chouchou de la troupe.

Assise à l’extrême droite, c’est Marie-Ange Dutheil qui a du abandonner le Conservatoire pour incarner cette Antigone. Elle ne pleure pas seulement son frère, et partira bientôt pour Paris où elle poursuivra sa carrière et épousera le poète-libraire Marcel Béalu, l’ami de Max Jacob et des surréalistes.

Quelques six ou sept ans plus tard, fraîchement débarqué dans la capitale, je retrouverai mon Antigone libraire à Paris. Moderne Eurydice, elle tient entre deux rôles pour son poète de mari, la librairie du Pont-traversé, qu’il vient d’ouvrir rue Saint Séverin. C’est là que devenu un client familier j’achèterai entre autres, ma collection des Cahiers de la Pléïade. Mon Antigone disparaitra après avoir joué dans le film d’épouvante tiré de l’Araignée d’eau, une nouvelle de son mari. L’autre comédienne qui joue l’héroïne fatale de ce film, c’est Elizabeth Wiener, la fille de Jean Wiener, le compositeur et pianiste du Bœuf sur le Toit et de la monteuse Suzanne de Troye dont je serai le porte-plume pour sa rubrique régulière sur le montage des films du magazine PHOTO.

Sur cette photographie dont je vous parle, il y a encore deux absents qui valent d’être mentionnés. Il s’agit naturellement du décorateur, et bien sûr du photographe.

Le premier, c’est René Allio qui sera bientôt scénographe puis réalisateur. A la sortie de La vieille dame indigne, son premier film qui eût un certain succès, je le retrouverai à une de ces projections privées où j’accompagnais Albert Cervoni, critique de cinéma passé de La Marseillaise à l’Humanité.

Le deuxième absent, qui va compter davantage, s’appelle Claude Lelièvre : c’est l’auteur de la photographie, mais aussi celui auprès duquel j’apprendrai bientôt l’abc du laboratoire… Et diverses autres choses concernant la photographie.

Pendant toutes les années qui suivirent les prises de vues qu’il était venu faire au théâtre, le hasard avait voulu que nous nous croisions à plusieurs reprises. Jamais sans qu’il ne s’arrête pour m’adresser quelques mots gentils. Et puis, comme cela se passe dans la vie, nous étions perdus de vue durant plusieurs années.

Ce jour-là, lorsque nous nous dirigeons l’un vers l’autre dans une petite rue non loin du Vieux-Port, c’est moi qui le reconnais le premier. C’est logique : je suis à l’âge où l’on change et je pensais justement à lui.

Remarquant l’appareil pendu à mon cou, il m’interroge sur les photos que je fais ; il m’invite à venir les lui montrer dans le studio tout proche, où il vient de s’établir à son compte. C’est à deux pas des Cahiers du Sud où, à l’époque, je me rends fréquemment.

Lors des mois qui précédèrent mon départ pour la capitale où j’avais rendez-vous, croyais-je, avec le cinéma, je cherchais tout ce qui était de nature à me distraire d’un baccalauréat dans lequel l’impatience de ma jeunesse me poussait à ne voir qu’un passage obligé vers une vie universitaire sans intérêt pour moi et tout juste bonne à retarder mon entrée dans la vie active. Le temps que j’allais passer à apprendre la photographie chez mon ami Claude Lelièvre allait être un de mes passe-temps favoris.

Sans être lui-même un grand photographe, il connaissait son métier, le portrait classique en studio, et bien sûr le laboratoire, développements et tirages que ses clients, encore rares, préféraient sur papier chamois. Ayant tout son temps et un esprit curieux, il m’enseignait volontiers tout ce qu’il savait du tirage des photographies et ne demandait pas mieux que de faire d’après des images que je trouvais dans certaines publications, toutes sortes d’expériences : solarisations à la Man Ray ou «Rayogrammes», que nous composions avec des lunettes, des trousseaux de clés, des feuilles mortes et autres petits objets.

C’est donc avec lui, puis sur ses conseils, que je développais et tirais bientôt moi-même, mes photographies.

Je devrais avoir encore quelque part par là, dans le désordre d’une fin de vie qu’on n’ose plus trop chambouler, une petite coupure de presse du Canard Enchaîné qu’une de mes sœurs aînées conservait telle une relique.

Elle datait des tout derniers moments de la guerre d’Indochine en 1954 et représentait la photo que j’avais envoyée à l’hebdo satyrique. C’était au moment de ce qu’on appelait «l’affaire des fuites», un de ces imbroglios politico-politiciens auxquels Mitterand avait déjà coutume de se trouver mêlé. Un jour que je me baladais dans la campagne aixoise du côté du Tholonet, j’avais trouvé dans une décharge sauvage un vieux bidet cassé où quelqu’un avait cru bon de se débarrasser d’un quotidien froissé dont le titre bien gras sur quatre colonnes, était «L’Affaire des fuites».

C’est sans doute de là, du Canard Enchaîné, quand j’y repense, que m’étais revenue la remarque de Doisneau à propos de ma photo de la rue Saint-Denis dont je parlais plus haut. Doisneau et le Canard enchaîné devaient d’ailleurs un jour, bien plus tard se retrouver réunis pour moi.

C’était en septembre 1974, quand l’exposition de Doisneau à la Photogalerie eût droit dans le journal satyrique, à un joli poème du Petit Lettré faisant rimer «rue Christine» avec «gélatine».

Ce n’était pas tous les jours que le Canard sortait une de ses plus belles plumes pour une exposition de photographies.

LE CANARD ENCHAÎNÉ SEPT 74
Robert Doisneau

Dans le simple appareil

De Doisneau que l’on vient

D’exposer rue Christine,

Bromure et gélatine

C’est le bain quotidien

Au Paris des merveilles,

Paris déclics,

Paris des plaques,

Paris mutuel et urbain

Paris des Halles

Photogénie de la Bastille

Place Cliché…

Robert Doisneau

On lui doit nos

Plus beaux moineaux.

Un gavroche à Nanterre

C’est la faute à Voltaire

Il est petit oiseau

Il va sortir… Oh ! Oh !

C’est la photo Doisneau.

Tout ça pour vous dire que j’avais sans doute bien mieux à faire que de donner au monde un photographe de plus. La photographie et moi, ne pouvions qu’y gagner.

Sans doute avais-je justement pressenti, avant même que la vie ne vienne me donner raison, qu’il me manquerait toujours les deux qualités essentielles qui font «le Photographe» comme d’ailleurs elles font, au delà de tout talent, le Peintre, le Sculpteur, l’Écrivain, le Compositeur.

La première est cette partialité, ce dévouement égotiste de celui qui ne peut avoir d’yeux que pour son œuvre.

La deuxième est cette obsession absolue de chaque instant qui fait de cette œuvre unique, reconnaissable, à nulle autre pareille, son unique raison d’être. Cela peut même aller de pair, chez certains, avec l’esprit du collectionneur possédé par la manie de l’accumulation. Plus que dans tous les arts, c’est flagrant dans la photographie, où bien des œuvres, sont faites d’un seul sujet : regardez Atget et les innombrables rues de Paris, Curtis et les milliers Indiens, Bellocq et les prostituées de la Nouvelle-Orléans, sans parler de l’éternel jeune Lartigue dont les milliers d’images sur la joie de vivre remplissent les albums de toute une longue vie… Et d’autres encore que j’oublie… En d’autres temps, à l’époque où nos mondes étaient moins grands, plus étanches, Koudelka s’en serait peut-être tenu aux seuls gitans.

Pour qu’une photographie de Bill Brandt, n’ait rien à voir avec celle de Man Ray, de Doisneau, de Paul Strand ou de Cartier Bresson, il faut bien plus que de l’habilité, du savoir faire ou de ce «fétichisme de la technique» dont parle Henri Cartier-Bresson. Il faut une fidélité absolue (pour ne pas dire aveugle) à la vision qu’un individu a du monde, à l’idée qu’il s’en fait, à ces quelques seules fractions de seconde qu’il choisit d’en retenir.

De nature à être «fidèle plutôt deux fois qu’une», touché par tout, bien plus encore que touche à tout, peu enclin à posséder ce qui m’empêcherait de rêver de ce que je ne possédais pas, plutôt que de me contenter de prendre les quelques centaines de photographies qui auraient pu faire «mes trois secondes d’éternité» dont parle Robert Doisneau, je préférais rester libre de prendre tous les instants décisifs des autres.

C’est sans doute pour cela que je prenais depuis longtemps déjà, tant de plaisir à me promener, à me plonger dans les photos des autres.

Cela faisait déjà longtemps et datait, d’autant que je me souvienne de la fin des années quarante, quand, avec les appétits insatiables de mes quatorze quinze ans, – et presque avant même de «penser aux filles», je sautais d’aussi bon cœur sur les petits plats de ma mère que sur toutes ces choses dont les pages se tournent et qu’on nomme des livres, et aussi des revues et des magazines. Des choses qui foisonnaient autour de moi. Il suffisait de se baisser, de les ouvrir. Je les avais à portée de la main et des yeux en collections entières chez certains professeurs ou parents de mes camarades de classe de ce lycée bien particulier où j’eus la chance de passer le plus clair d’une adolescence bienheureuse, et où m’a été comme inoculé un sérum du plaisir qui m’en a donné le goût pour la vie entière.

C’est ainsi, c’est alors, que je découvris dans les piles des magazines Vu le magazine de Lucien Vogel, ou de Regards, (la revue communiste d’avant Paris-Match), les photographies justement, de Doisneau, Willy Ronis, de Brassaï, Henri-Cartier Bresson, d’un David Seymour qui n’était pas encore «Chim», Izis, Man Ray, Munkàscy, d’Erich Salomon (ce «Roi des Indiscret» que j’exposerai un jour, bien plus tard), de Robert Capa et même celles sans doute aussi de cette Gerda Taro, sa camarade de lit et de combat dont l’histoire de la «valise mexicaine» miraculeusement retrouvée, vient tout juste de me rappeler que j’ai sans doute du la croiser à l’époque. Elle, assurément pas, mais en tout cas, ses photographies.

Je me souviens, comme si c’était hier, du véritable choc qu’avait été pour moi la découverte des deux Cartier-Bresson publiés par Tériade aux Editions Verve. Une révélation, quand j’y repense. A quoi tient parfois, «un chemin de vie» pour ne pas parler de vocation.

Leurs couvertures aussi joyeuses et lumineuses l’une que l’autre, étaient signées de Matisse, pour Images à la sauvette et Miro pour Les Européens. J’en retrouve l’odeur de l’encre, le souvenir intact des noirs profonds et chauds de l’impression des photographies que je m’attacherai plus tard à retrouver. Cela se passait dans une villa de la Traverse Saint Nicolas sur les hauteurs du Roucas Blanc à Marseille qui appartenait aux parents fortunés d’un camarade de classe du nom d’Antoine Cordesse. Un rêveur passionné de mathématiques, disparu bien trop jeune, et dont je devais rester l’ami quand sa famille et moi, montâmes à Paris. Il allait bientôt épouser la dame qui présidera les Rencontres d’Arles, puis la Fondation Lartigue. Elle s’appelait Maryse, comme sa belle-mère à laquelle je continuais à rendre visite bien après la mort de son fils.

Faute de pouvoir m’offrir les Cartier-Bresson de Tériade, je me rabattais sur les livres que commençaient à publier de plus en plus d’éditeurs comme Les Arts et Métiers Graphiques, la Guilde du Livre à Lausanne ou Robert Delpire… J’achetais aussi quelques numéros de Bizarre la revue de Jean-Jacques Pauvert, ou de vieux exemplaires de Vu ou de Regards, davantage dans mes moyens. Je me souviens entre autres d’un livre de Brassaï, Séville en fête et d’un autre sur «Paris des Rêves» de Izis.

Fort peu de chose me restent de ces années de jeunesse.

L’inventaire en est vite fait : un numéro spécial d’une belle revue Le Point (rien à voir avec l’hebdo) où Picasso est photographié par Doisneau et un autre de la revue Bizarre de Jean-Jacques Pauvert dans lequel le même Doisneau nous fait faire un tour de piste chez le Facteur Cheval.

Bien des années plus tard, (pardon, si j’anticipe) ce numéro de Bizarre me vaudra avec Guy Bourdin, un de ces engouements sans lendemains qui semblait pourtant bien partis pour faire une amitié au long cours. J’en garde précieusement l’unique et fort belle épreuve en noir et blanc d’un arbre qu’il m’offrit généreusement. C’est une cépée, un bouquet de saules argentés dont au compte-fil, on peut distinguer les nervures de la moindre feuille se détachant sur un ciel pâle. Ce contact en 18 x 24, date du temps où Bourdin aimait travailler à la chambre. Pour son seul plaisir.

Allez savoir pourquoi, les «amateurs», les acheteurs, ont de tout temps préféré ses images en couleurs. Quand je lève aujourd’hui, les yeux de mon écran tactile, je peux la voir, près d’une autre photographie représentant des arbres blancs et calcinés de la Terre de Feu. Celle-là me rappelle une autre rencontre aussi belle et éphémère avec un autre grand de la photographie : Sergio Larrain qui devait en même temps me donner à publier son ultime portfolio.

Mais me voilà encore repartis dans d’autres temps et d’autres histoires. Et je voudrais bien éviter de vous égarer davantage dans les méandres d’une vie partie pour être passablement chaotique.

Il faut dire qu’à l’époque dont je vous parle, – de mon retour d’Algérie en 1956 au bon milieu des années 60, la photographie ne sera pas ma préoccupation première. Sans m’être tout à fait tombée du cœur, elle m’est disons, sortie de la tête. Et pour le photographe que je ne rêve plus d’être, notre coup de foudre et notre relation, sont de l’histoire ancienne. Il est temps pour moi, de m’occuper de ce qui va être le seul, le vrai rêve de ma vie : faire du cinéma.

Sorti sans grands dommages de trop longs mois gâchés dans ma guéguerre, j’étais revenu à Marseille, où je fus un instant retenu. Le temps de rencontrer l’Amour. La première ou deuxième «femme de ma vie».

La première nuit que nous passâmes ensemble, je découvris, en me réveillant qu’on pouvait avoir un bras de trop.

Un cœur de trop, lorsque bientôt, sans crier gare, elle me quitta.

L’extraction douloureuse d’une dent de sagesse ne put me faire oublier tout à fait mon chagrin. Et c’est le cœur en bandoulière que je pris la fuite et me retrouvais bientôt lâché dans Paris, tel un jeune chien fou qui va et vient à perdre le souffle dans son nouveau terrain de chasse. Le nez au vent, le nez à terre, je me lançais à corps perdu sur toutes les pistes et les chemins, que le destin voudrait bien me frayer.

Mais le cinéma était loin d’être «la terre promise» dont je rêvais de loin en contemplant la mer, à l’ombre du grand David de Michel-Ange qu’on venait de dresser au bout de la plage et qu’en amateur de cinéma et de contrepèteries, j’avais surnommé le « Saleur de la paire ». Le film de Clouzot venait tout juste de sortir.

Des rencontres, des espoirs, des promesses, bien des promesses… Mais aussi des rendez-vous pour rien, des projets sans intérêt sinon sans lendemain, et à défaut quelques opportunités qui «dépannent» : des figurations, des désillusions et des déconvenues… Jusqu’à la faim même, une fois. C’était donc ça, le cinéma dont je rêvais ? Qu’importe !… J’avais en moi une patience infinie et une certitude, une foi, propre à me consoler de bien des déceptions… Et je trouvais, bon an mal an, quelques réalisateurs et producteurs qui voulaient bien de moi pour assistant.

Mais pour quelques semaines auprès d’un Dassin ou d’un Cavalcanti, d’un André Michel, de Philippe Agostini, combien d’autres passées avec le sentiment de perdre son temps et sa vie auprès de bien plus nombreux faiseurs de films tout justes bons à vous faire répondre à qui vous demande «Où avez-vous appris votre métier ?» : «Un métier, c’est comme les bonnes manières, ça s’apprend souvent auprès de ceux qui n’en ont pas.»

Faute de réalisateurs estimables et dignes d’être accompagnés, je choisis de devenir l’assistant et l’ami proche d’un homme qui devait être pour moi un mentor et un passeur. Mayo, (de son vrai nom Antoine Malliarakis) était arrivé dans ma jeune vie, – j’allais bientôt le comprendre -, pour m’ouvrir l’esprit et les yeux sur les choses et les hommes. Grec né au bord du canal de Suez, il était ce que j’appellerais un humaniste, un uomo di cultura. Passé par le surréalisme, il avait été avec Roger Vailland et René Daumal, un des créateurs de la revue et du mouvement Le Grand Jeu. Cela ne l’empêchait pas d’être un peintre à l’ancienne connaissant tout de la fabrications et du mariage des couleurs et pouvant vous parler de la palette propre à chaque peintre ; dessinateur hors pair, il avait illustré La Peste de Camus, les poèmes de Prévert ; décorateur et surtout créateur de costumes, il avait habillé entre autres, les Enfants du Paradis, les Visiteurs du Soir, Gervaise et Casque d’Or. Je devais l’assister en cas de besoin, pour les derniers films de Carné, le premier de Michel Drach, quelques autres en tout genre d’André Michel qui me l’avait fait connaître et dont il me disait : » Ce n’est peut-être pas un génie, mais c’est la bonté même. Il a l’intelligence du cœur. Vous pouvez le suivre… »

Quand je me repasse le film de la vie du jeune homme que j’étais alors, il me revient la petite musique de ces vers d’Eluard que je sais «par cœur», comme on dit joliment :

C’est la chaude loi des hommes

Du raisin, ils font du vin,

Du levain, ils font du pain,

Des baisers, ils font des hommes.

Vingt ans, à en croire Nizan, n’était peut-être, pas le «plus bel âge de la vie», mais pour moi, c’était ne lui en déplaise, celui de tous les possibles.

Le cinéma me décevait souvent. Qu’importe!

«Et la photographie, dans tout ça? me direz-vous… «A vous écouter, nous en voilà bien loin !…»

Bien moins que vous ne le pensez ; moins que je ne l’imaginais,…

Elle n’avait jamais cessé d’être là. Et comptait bien continuer.

Loin d’avoir renoncé à ce qui pour moi n’était qu’un flirt d’adolescent, une amourette sans lendemain, elle n’était pas du genre à se décourager.

Voyant qu’elle ne pouvait pas arriver tout suite à ses fins, elle avait commencé par se faire discrète sans cesser pour autant de m’avoir à l’œil, telle une fille laissée pour-compte qui n’a pas dit son dernier mot mais laisse l’infidèle vivre et bambocher à sa guise en attendant le moment où il lui reviendra. L’air de rien, effacée, dans son coin, la photographie avait l’art de me faire retomber, comme par hasard, au moment propice, sur quelques photographes dont tout jeune, dans le temps, j’avais découvert les images.

Elle était là, par exemple, en 1956, quand Tristan Tzara, le «père du Dadaïsme», me faisait rencontrer Man Ray et sa femme Juliette, dans leur atelier de la rue Férou. C’est grâce au même Tristan Tzara que je devais aussi tout apprendre sur Adolph Loos, le prodigieux architecte et théoricien viennois d’avant-garde, qui avait construit pour lui, sa maison particulière de l’avenue Junot à Montmartre où j’étais allé le chercher et que l’on peut voir encore.

Petit détail amusant : c’est Adolph Loos qui avait décoré la boutique de Knizé, le tailleur-parfumeur viennois des années 30, dont il avait aussi conçu l’image et l’étiquette du parfum qui se trouvait alors dans la boutique à la même enseigne de l’avenue Matignon. Un parfum que j’y achetais à l’époque et auquel je reste fidèle depuis plus de 50 ans.

Elle était encore présente quand j’écoutais à la Coupole, Brassaï et Mayo évoquer leurs souvenirs sur le Montparnasse de leur jeunesse, sur la Villa Seurat, l’Egypte du Canal, la Grèce de Lawrence Durell et surtout d’Henry Miller auxquels ils avaient inspiré l’un et l’autre, des personnages de ses romans : Mayo, Le Colosse de Maroussis, et Brassaï, Max et les Phagocytes.

Elle était là, toujours là, à la même époque, quand, assistant de Jules Dassin dans son film, La Loi, je me prenais de sympathie avec Arturo Zavattini, le cameraman du film, guère plus âgé que moi, dont le père, Cesare Zavattini, scénariste et écrivain en renom venait justement de faire avec Paul Strand, un fort beau livre sur un village de la plaine du Po. Un paese. Ils m’en avaient offert et dédicacé tous deux, un exemplaire que je garde d’autant plus précieusement que je faillis le perdre. Glissé entre deux autres livres, il avait échappé par miracle à l’incendie dont nous avions été victimes. Seule la couverture à demi cramée, brunie, avait souffert que je pus échanger contre celle d’un exemplaire en bon état. Il m’en a coûté un exemplaire des Américains de Robert Frank. Il faut savoir faire, parfois, la part du feu.

C’est en 1953, ou tout début 54, que j’avais connu Paul Strand quelques années plutôt. Mais à l’époque, aussi curieux que cela puisse paraître, j’ignorais tout, ou presque, du photographe qu’il était. Les films documentaires et politiques, comme Les Révoltés d’Alvarado, dont je le savais le réalisateur à Frontier Film, en faisaient à mes yeux un de ces cinéastes américains victimes du maccarthisme, avec lesquels je manifestais devant l’ambassade des Etats Unis contre la guerre de Corée, du Vietnam ou la grâce des Rosenberg.

C’était John Berry, Dalton Trumbo, Joseph Losey que j’étais appelé à revoir, et dont j’aurais l’occasion de vous reparler. De Paul Strand aussi d’ailleurs et de sa femme Hazel. C’est d’elle dont je garde la recette de la tarte à la noix de pécan, et c’est de John Berry, que je tiens le goût des tartines de peanut butter (le beurre de cacahouète) assaisonnées à la marmite, (prononcez -maïte- à l’anglo-saxonne) : ce concentré noir de légumes pouvant servir de bouillon Kub.

Paul Strand, lui, devait me confier le soin de publier son ultime portfolio.

Cette façon qu’avait la photographie de se rappeler à mon bon souvenir, de me faire un petit signe et me dire de temps autre : «Coucou ! Me voilà !… Je suis toujours là…» ne dura qu’un temps.

Le temps, bizarrement, que je passais à vagabonder et à chercher mon chemin sans vraiment savoir où ça me mènerait.

Dès que les choses de ma vie prirent un tour nouveau, quand je connus le succès, les interviews dans la presse, elle cessa de se manifester. Et quatre années passèrent sans qu’elle me donne signe de vie. Comme si elle s’était fait une raison, en voyant le tourbillon de choses à faire et le maelström de projets dans lesquels j’étais emporté.

Il suffisait d’un défi, d’un pari entre copains pour que j’écrive en tout juste dix jours, un polar à succès publié par la Série Noire. Aimez-vous les femmes… Pour que d’un lieu, découvert par hasard, je fasse un restaurant à nul autre pareil où le Tout-Paris, la «cour et la ville» du monde entier allaient bientôt se donner rendez-vous. Il me faut dire, quand j’y repense, que L’Atelier de Maître Albert, portait le nom d’un parrain qui facilitait bien des choses : celui du grand alchimiste dont la statue se dressait dans le temps sur sa place Maubert.

C’était un temps, il est vrai, où tout semblait plus facile. Comme par magie. Il suffisait souvent d’oser taper aux portes… qui s’ouvraient comme un sourire.

Et le cinéma, comme une coquette vainement courtisée qui se repent un beau matin, de vous avoir fait tirer la langue, le cinéma se rappelait soudain à mon bon souvenir.

De mon roman on tirait un film. Roman Polanski en faisait l’adaptation, et Guy Bedos et Sophie Daumier en étaient les vedettes. Les producteurs m’appelaient… Les portes s’ouvraient… Les projets, les scénarios affluaient, à écrire, à coécrire, à réparer… Mes éditeurs, Marcel Duhamel, les lecteurs réclamaient la suite du polar… Je pouvais appeler Chris Marker, Alain Resnais, Pierre Kast, dont j’avais été l’assistant pour son court métrage sur Le Corbusier, et qui me suggérait un titre anglais pour La Crimerie, ma deuxième Série Noire : «The Murdergarten», amusante allusion au Kindergarten. Queneau même, «le dénommé Queneau, Raymond de son prénom», voulait bien discuter avec moi du scénario de «Pierrot, mon ami» que je nous proposais, à lui et moi, de faire.

Je faillis même devenir producteur en acquérant avec Jacques Deray que j’avais connu assistant sur la Loi, les droits d’une Série Noire de James Hadley Chase, un « confrère » infiniment plus prolixe que moi. Il était question d’en faire un film à tout petit budget que Deray mettrait en scène. Son Riffifi à Tokyo avait eu un succès mérité et son dernier film (Symphonie pour un massacre) avait été en grande partie tourné dans mon restaurant, l’Atelier Maître Albert. J’étais même allé jusqu’à penser au casting de cette histoire d’amour fou entre la toute jeune fille d’un milliardaire kidnappée et le voyou violent et ténébreux à peine plus âgé qu’elle de la bande de ravisseurs. Pour moi, Pierre Clementi qui venait de faire une apparition remarquée dans le Guépard de Visconti était un « ange noir » idéal. Géraldine Chaplin, dont j’avais appris l’envie de faire du cinéma, incarnait on ne pouvait mieux, la jeune milliardaire séduite. Le malheur voulut que Michel Audiard s’intéresse au film. Il connaissait un repreneur qui avait un contrat avec Jean Paul Belmondo et de fil en aiguille, le film bien noir à quat’ sous dont je rêvais, devint une de ses grosses petites machineries à la française sans grand intérêt. Je ne me voyais pas co-producteur d’une société dont le siège social se trouvait au fin fonds du Pacifique et revendis mes parts, préférant me contenter de travailler au scénario et aux dialogues avec Audiard entre deux partie de gin rummy.

D’ailleurs, j’avais déjà un nouveau film à faire. Un « thriller » à l’américaine avec un producteur comme on n’en faisait déjà plus. Raoul Lévy, qui avait connu gloire et fortune avec Bardot, Vadim et « Et Dieu créa la femme », était tout prêt de se ruiner avec son Marco Polo un film à la Cecil B. de Mille, où il était allé jusqu’à faire traverser les Alpes, juste avant l’hiver à un troupeau d’éléphants empruntés à plusieurs cirques.

Il entendait se rattraper avec ce film policier à budget nettement plus modeste dont il serait le réalisateur. L’affaire était déjà bien engagée. Le contrat d’Henri Silva, l’acteur américain, était déjà signé. Il ne restait plus qu’à écrire le scénario. Et c’est à moi que ça revenait.

Et c’est justement ce moment que la photographie choisit pour revenir à la charge et me prendre par surprise au moment, et là, où je l’attendais le moins…

Elle eût la partie belle. J’avais la tête et le cœur ailleurs, j’étais distrait, et mon existence déjà bien remplie au point de déborder, ne m’avait pas empêché de tomber follement amoureux d’une fille qui – Ô comble de la séduction – ne voulait pas entendre parler de moi.

Je ne sais même plus combien de fois, il fallut me présenter à elle, et me représenter… Et d’une fois à l’autre, elle semblait avoir oublié jusqu’à mon nom. Le plus innocemment du monde. C’est ainsi que trois amis proches, purent se flatter d’avoir été celle ou celui qui nous avait présentés l’un à l’autre et mariés.

Lorsque je lui demandais sa main, j’étais loin, très loin d’imaginer un seul instant, que cette demoiselle fraîchement débarquée de sa Corse natale, pouvait être la belle-sœur d’un certain Walter Carone qui, non content d’être un photographe en renom et le directeur de la photographie de Paris-Match, caressait à temps perdu, l’idée d’un nouveau magazine qui s’appellerait PHOTO et dont la devise «les professionnels au service des amateurs» était déjà pour lui, tout un programme.

J’ignore pourquoi, cinquante ans après, j’ai tant de mal à revenir sur ce passage en particulier, sur cet instant charnière de ma vie et le virage que la photographie me fit prendre alors. Un peu comme certaines femmes savent le faire, l’air de rien : à la fois en vous plaçant, presque malgré vous, devant le fait accompli, tout en vous mettant dans le coup et faisant de vous son complice ou en tout cas son recéleur.

Vues avec le recul, les choses étaient et restent pourtant claires. Et je pourrais très bien me contenter de vous dire qu’un beau matin, le jeune auteur d’un best-seller, le restaurateur à succès, le cinéaste qu’on commençait à s’arracher, allait du jour au lendemain, renoncer à tout ce qu’il avait déjà échafaudé : vendre son restaurant, oublier romans, scénarios et films à produire ou même à réaliser…

Et tout ça pourquoi ? Pour être un journaliste prêt à «entrer en photographie».

Comprenne qui pourra. La suite peut-être, avec un peu de chance et de patience, le dira.

La réalité était que, pour l’heure, j’avais rendez-vous avec la photographie. Et cette façon de renouer avec une vieille connaissance, n’était pas sans me laisser perplexes. Je me sentais comme «shangaïé», embarqué presque de force. Et, au fond de moi déjà prêt à déserter, à quitter le navire à la première occasion.

Mais la vie réserve souvent des surprises, et c’est pour ça qu’on l’aime. La traversée que nous allions faire ensemble, la photographie et moi, allait être bien plus longue et riche que prévu.

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