«SOUVENIRS, SOUVENIRS», COMMENT, EN 1972, JE TOMBE SUR LA PLUS ANCIENNE SOCIÉTÉ D’ÉBÉNISTERIE PHOTOGRAPHIQUE DU MONDE

Plongé dans l’évocation lointaine de ce magazine, Photo-Journal, et de ceux qui m’aidaient à le faire, j’en ai presque oublié une part essentielle : le lieu, le décor sous les toits où cela se passait.

Car ce 2 de la rue Christine, qui lui servait de siège social et de rédaction, était bien plus qu’une toile de fond.

L’agence Magnum occupait les deux étages d’en dessous, dont un sous la verrière, et la Photogalerie, ouverte depuis maintenant six ou sept ans, allait en être à sa trentième exposition. Celle consacrée à Camera Work en hommage à la galerie 291, de Stieglitz et Steichen, après celles de Doisneau, Salomon, Demachy, Bill Brandt, Alvarez Bravo et j’en passe… Le salon de thé et la partie librairie où se vendaient livres, albums, affiches, et tout ce qui concernait la photographie, sans oublier bien sûr les tirages, en avait fait une sorte de drugstore hors du temps, couru du tout Paris et même du monde de la mode, du journalisme et de la photographie qui souvent se confondent.

C’est étrangement dans les cendres d’un incendie que je devais trouver en février 1972, cet immeuble du Quartier Latin qui allait être le théâtre de la majorité des choses que je raconte ici.

Ce jour-là, c’était un dimanche, quand ma femme, notre fils et moi, rentrâmes fort tard d’une journée passée dans ma belle-famille. Scotché sur la porte du garage, un mot des gardiens de l’immeuble nous invitait à ne surtout pas monter chez nous (souligné), mais à aller frapper, quelle que soit l’heure (re-souligné), à la porte de la loge.

Profitant de notre absence, un incendie avait ravagé notre appartement. Et sans même pouvoir récupérer ne serait-ce qu’une brosse à dent, nous dûmes retourner d’où nous venions et dormir sur les canapés du salon de la famille Carone.

Le lendemain, nous ne pouvions que constater l’ampleur du désastre. Le feu ne nous avait même pas donné le choix de l’emporter, comme Jean Cocteau prétendait vouloir le faire dans le cas où un incendie obligerait à décamper avec une unique chose.

Le feu n’était plus là. Pas la moindre braise sur laquelle souffler. Mais tout ce que nous avions encore la veille était parti en fumée. Plus aucun livre, plus aucun objet, plus aucun vêtement. Ce que les flammes avaient épargné, avait été recouvert d’une couche noire causée par la combustion lente de la mousse en polyuréthane d’une expansion offerte par César. C’est derrière ce cadeau de mariage que le feu causé par un court-circuit avait couvé.

Les voisins s’étaient contenté d’être intrigués par le «crépitement d’insectes» qui provenait de notre appartement. L’eau et les haches des pompiers s’étaient chargées de dévaster ce que l’incendie avait épargné.

Ma femme, qui la veille encore prétendait ne tenir à rien, se lamentait sur les coussins qu’elle venait de faire de ses mains. Plus sage, je choisissais de faire la part du feu, et consolais mon très jeune fils en accusant bêtement des indiens d’avoir brûlé les coussins de sa maman et jusqu’à ses jouets.

Je vous épargnerai le camping des mois qui suivirent et les tractations avec les assurances qui, par miracle, se passaient mieux encore qu’on pouvait l’espérer. Et tout ça en continuant à m’occuper du Nouveau Photo-Cinéma dont je venais de prendre les rênes.

Le premier d’objet d’importance que j’achetais en guise de consolation, pour re-meubler notre appartement remis à neuf était une belle et imposante chambre photographique en noyer que j’avais repérée dans la vitrine d’un antiquaire de la rue de Tournon qui se trouvait plusieurs fois par jour, sur mon nouveau trajet. Elle semblait attendre le rédacteur en chef d’un magazine photo, que j’étais.

Elle était en bon état, à part quelques éraflures, des châssis coulissant mal et le soufflet de cuir rouge manifestement trop usé et craquelé pour contenter un acheteur désireux d’en attendre davantage que d’un objet de décoration. Une plaque de bronze indiquait «Gilles-Faller».

Consultant à tout hasard un vieil annuaire professionnel aux Editions Montel où se faisait le magazine, j’appris que Gilles-Faller, société d’ébénisterie photographique, était au 2 de la rue Christine toute proche. Avec un peu de chance, je pouvais encore l’y trouver.

Quand je franchis enfin le seuil de cet immeuble, comme invisible, devant lequel j’avais du plusieurs fois repasser, j’eus la sensation d’être entré d’un instant à l’autre dans l’atmosphère étrange d’un conte fantastique de Maurice Renard.

Comme si tout un pan oublié du dix-neuvième siècle se trouvait là, tout entier recouvert, – humains (ou ce qui semblait l’être), murs, meubles et objets – sous un nuage lumineux de poussière et d’impalpable sciure qui s’accrochaient aux murs et recouvraient le sol comme un tapis. L’air en dépit de murs hauts, sentait le renfermé et le confinement ; il y flottait un mélange d’odeurs qui prenaient à la gorge fait d’essence de bois, de colle de poisson, d’huile de lin, de vernis, de térébenthine et de crasse.

La pâle lumière du jour semblait avoir renoncé depuis longtemps à passer par une grande verrière sur laquelle un ciel pluvieux se soulageait, entre clapotis sales et ruissèlements.

Du jour, il n’en passait pas davantage par les fenêtres depuis longtemps closes et recouvertes par une saleté qui le disputait par endroit à la couche de peinture bleue datant du couvre-feu et de l’Occupation.

Toutes sortes de cadres, de châssis, de pièces d’ébénisterie, de morceaux d’appareils, de serre-joints et d’outillages pendaient du plafond comme les ex-voto dans une cathédrale.

Deux ou trois ombres sans âge, en blouses grises, vaquaient lentement, en silence, entre les trop nombreux établis qui ne semblaient là que pour témoigner de temps autrement plus gais et glorieux où ces ateliers devaient résonner des rires, des conseils et des disputes des compagnons et des apprentis.

Une des ombres en blouses grises vint à ma rencontre. Quand, lui montrant la chambre que j’avais apportée, je lui eus expliqué l’objet de ma venue et mon souhait de la voir réparée, il appela un autre blouse grise qui s’approcha d’un pas un rien fatigué et sortit de sa manche une main déformée par le travail mais assez bienveillante pour venir prendre la mienne. Le sourire de tout son visage était aussi discrètement chaleureux que sa poignée de main. On me le présenta d’un nom que je ne compris pas. Mais c’était manifestement «l‘homme qui savait». La chambre, posée sur l’un des établis débauchés, fut examinée, expertisée.

La réparation du dos à rideau, fait de fines lamelles de bois contre-collés sur une toile noire ne posait pas grand problème. Pas plus que les châssis qui pouvaient être remplacés. Un soufflet de cuir rouge tout neuf fut sorti de son emballage de papier que l’ouvrier et ce qui devait être le patron eurent toute les peines du monde à débarrasser d’une poussière opiniâtre.

Il fut convenu que je pouvais venir récupérer ma chambre dans une petite quinzaine.

C’est une fois dans la rue que je remarquai, en me retournant pour regarder l’immeuble, les médailles de plâtres au dessus d’une des portes closes par une grille. Ce devait être les répliques de quelques unes de celles que Gilles-Faller avait du remporter dans les salons internationaux.

Lorsque je revins rue Christine, quinze jours plus tard, c’est l’homme qui savait qui me reçut. «Monsieur Faubert, (c’était le nom du patron) avait du s’absenter mais il ne devrait pas tarder à revenir.

Ma chambre réparée et revernie, m’attendait flambant neuve. Tout fonctionnait à merveille. J’en félicitais mon interlocuteur. Quand je lui demandais si une facture était dans l’ordre des choses possibles, il me conduisit à travers le désordre indescriptible et malodorant du vaste rez-de-chaussée jusqu’à une porte marquée «comptabilité». J’avais eu le temps d’apprendre pendant le trajet qu’il était le dernier ébéniste de la maison Gilles & Faller, fusion des deux fabricants français les plus célèbres du siècle passé, Eugène Faller et un certain Gilles, don les activité remontaient à 1854, et qui était l’inventeur d’une chambre carrée permettant d’obtenir des photos en largeur ou en hauteur.

Il tint à me montrer d’ailleurs en passant et au prix d’un détour, une petite chambre sur son pied qui semblait tout à fait une copie de la mienne, mais de la petite taille de ces antiques mobiliers pour les poupées.

Elle trônait, curieusement sous un minimum de poussière, sur un décroché qui devait correspondre au dégagement nécessaire à une probable descente vers une cave dont la porte toute proche devait être l’accès.

Je ne pus que dire : «Quelle petite merveille !»…

C’était une réplique exacte en modèle réduit de la chambre carrée inventée par Gilles en 1854, pour servir de preuve dans le procès où il s’était vu contester la paternité de cette invention.

En 1854, le daguerréotype n’avait que 15 ans à peine et Nadar, à 35 ans, sans penser à être photographe, venait justement de publier le magistral cortège de caricatures de son Panthéon.

Tout en repartant sur les pas de mon guide j’avais du mal à quitter des yeux cet extraordinaire objet de maîtrise.

Après pas moins de 55 ans de bons et loyaux services, Monsieur Lamotte préparait une retraite patiemment attendue, amplement méritée. Quoique sans plus aucun subalterne, aucun apprentis à former, aucun collègue dont il aurait pu apprécier ou non le travail, Monsieur Lamotte semblait tenir à ses titres de contre-maître, chef d’atelier.

A en croire l’étiquette punaisée, la porte à laquelle il crut bon de frapper, était celle de la « Comptabilité » : l’antre de ce qui ne pouvait qu’être une de ses vieilles filles dont l’occupante du lieu, pourtant bien coiffée et bien mise, avait l’âge, et malheureusement, l’odeur. Le bureau était encore plus encombré si cela était possible que le capharnaüm que nous venions de traverser. C’était en tout cas là que se trouvait la source de la malodorance qui régnait. Vu l’état défraîchi des chemises et des dossiers empilés sur les bureaux, les meubles et même un fauteuil au siège de cuir éventré, et des chaises sur lesquelles Atget avait du s’asseoir pour attendre comme moi sa facture, les «dix ans de garde obligatoire des pièces comptables» étaient dépassés depuis belle lurette.

Comme je m’apprêtais à quitter ces lieux, à demi suffoquant et pressé de respirer à nouveau le bon mauvais air de la capitale, Monsieur Faubert revint. Je lui réitérais mes compliments sur le travail accompli par Monsieur Lamotte.

«Des gens qui connaissent comme lui, leur métier, ça se perd.»

«A qui le dites-vous?»

Au lieu d’un «mais à vous ! A qui voudriez-vous que je le dise ?», emprunté à Pierre Dac, je lui demandais ce qu’il comptait faire dans un monde sans ébéniste…

Il se contenta de quelque chose comme, de mémoire : «Ah, mon pauvre monsieur, ne m’en parlez pas !» Comme si c’était moi qui étais à plaindre.

Son air chafouin de Parisien de fraîche date sentait encore sa province. Je devais apprendre que sa femme et lui étaient montés du Limousin. Il m’inspirait bien moins de confiance que son contre-maître.

Après cet échange de vérités premières, je ne pus m’empêcher de me hasarder dans ce qui me turlupinais depuis un moment : « Monsieur, répondez moi franchement… (la franchise me paraissait d’autant plus de mise qu’elle ne semblait pas être son for) … accepteriez-vous de me vendre votre petite chambre en bois ?… Celle que Monsieur Lamotte m’a montrée…

Il m’arrêta tout de suite de ses deux paumes mises devant sa poitrine comme pour se protéger… «Monsieur, me dit-il, même si vous m’achetiez ma maison toute entière, je ne sais si je vous la laisserais.»

Un ou deux mois après j’étais le Président Directeur Général de la dernière et plus ancienne société d’ébénisterie photographique de France, et donc sans doute du monde.

Et cela allait de pair, bien sûr, avec la petite chambre en miniature, qui restait dans la société et dont j’allais profiter tout à mon gré.

Le reste, tout le reste ou presque, mieux valait s’en débarrasser. Et pour cela, nous n’étions pas au bout de nos peines.

En attendant que la passation de pouvoir s’effectue, les choses allaient demeurer en l’état pendant plusieurs semaines.

Mais chaque fois que j’y retournais, je ne pouvais pousser la porte de ces lieux, et encore moins les parcourir, en découvrir chaque recoin, sans le sentiment de me retrouver chaque fois replongé dans un monde révolu ou en train de s’évanouir sous mes yeux sans que je puisse rien faire.

C’est bien longtemps après, pour ne pas dire tout récemment, que me suis demandé comment il avait pu se faire qu’aucun des gens d’images que nous prétendions être, mes amis photographes, cinéastes et moi, n’ait eu l’idée, l’envie de garder la moindre trace de ce monde disparu, de ce pan du dix-neuvième siècle oublié des hommes.

Les seuls souvenirs qui devaient en rester, bien partiels presque accidentels étaient à ma connaissance les photographies que René Burri avait amicalement faites moins pour rappeler ce qu’il restait de ce décor appelé à bientôt disparaître, que la petite équipe qui m’aidait à faire en sorte qu’il en soit ainsi.

Mais peut-être, après tout, ce lieu magique n’est-il destiné qu’à survivre dans la beauté du souvenir que j’en garde et l’insatisfaisante évocation que, faute de mieux, j’en fais.

L’important était d’ailleurs, ce qu’il allait devenir. Et d’évidence, le hasard, le destin ou ce que bon vous semble et qui en tient lieu, m’avait désigné pour que je m’en occupe.

L’immeuble se composait de quatre niveaux. Le rez-de-chaussée donnant par deux portes sur la rue et le premier étage éclairé par une verrière, étaient les plus vastes, les deux autres, étaient en retrait.

Ne me faisant aucune illusion sur les plus qu’improbables activités de la Société Gilles-Faller, promise à une disparition aussi certaine que celle de son décor, l’occupation du dernier étage, lui suffirait amplement.

C’est au rez-de-chaussée que je prévoyais de mettre cette galerie et ce lieu de rencontre, ce club des photographes, dont l’idée m’était tout de suite venue.

Je n’eus pas trop de mal à la vendre aux frères Montel, comme une sorte de succursale, un complément naturel à leur magazine qui ne pouvait qu’y trouver que des avantages. Ils avaient encore parfois du mal à s’accommoder de mes façons de faire qui les déconcertaient. Mais j’avais de moins en moins de difficultés à leurs imposer mes quatre volontés. Pourvu que je ne leur demande pas une augmentation ou de l’argent pour telle ou telle choses. La dernière tentative de me prendre en défaut sinon en faute avait été celle de l’aîné qui m’avait un jour convoqué dans son bureau pour me dire à propos de je sais plus trop quoi, sur un ton bien cérémonieux : «Monsieur Bardawil, même si vous en êtes le capitaine, mon frère et moi avons tout de même le droit de savoir où vous menez notre bateau.» Ce à quoi j’avais répondu : «Cher Monsieur, vous devriez plutôt vous demander d’où je le ramène.» Et il était vrai que les résultats du tirage et les chiffres de vente et de publicité parlaient pour moi. Les Montel étaient aussi probablement bluffés, impressionnés d’employer cette espèce de phénix qui renaissait de ses cendres encore chaudes pour devenir le pdg de Gilles-Faller, une société bien connue déjà de leur père fondateur de la maison « d’édition et de librairie » qui avait gardé son nom.

Presqu’aussitôt après me vint une autre idée : celle d’inviter mes amis de Magnum à venir s’installer dans les deux étages intermédiaires. Je savais leur envie et leur besoin de quitter leurs bureaux devenus trop exigus qu’ils occupaient en haut du Faubourg Saint Honoré, à la hauteur de Saint Philippe du Roule. Ils seraient mes sous-locataires. René Burri, Bruno Barbey furent les premiers convaincus mais c’est surtout Marc Riboud qui avec le soutien de Rémy Schlumberger œuvra le plus pour que Magnum déménage. Il ne restait plus qu’à persuader le reste des photographes et surtout les «Américains» de cette institution dans laquelle on trouvait aussi bien des coquetteries du Théâtre Français que des rigidités de la règle monastique de l’Ordre des Templiers.

Même si l’arrivée de Magnum qui s’avéra possible, arrangeait bien des choses, la rentabilité de l’ensemble était loin d’être garantie. Loin s’en fallait.

Le marché de la photographie vendue comme une œuvre d’art était encore bien loin d’être entrée dans les mœurs, et les frais généraux d’une galerie (loyer, électricité, frais de personnel, charges sociales, impôts, sans parler des frais d’affiches et des cartons d’invitation) étaient les mêmes que l’on y vende un tableau du peintre le moins coté ou un tirage du photographe le plus célèbre. Quand ce n’est pas l’inverse.

Et la question restait encore de savoir s’il y avait des photographies destinées à la presse et aux reproductions sans limites, et une autre, pour un marché et des galeries qui n’existaient pas encore.

En tout cas, au train où ça allait, le casuel de l’incendie déjà pas mal écorné par ma nouvelle présidence, ne ferait pas long feu ; c’était le cas de le dire. Je n’avais pas non plus ni père, ni mère, ni même épouse, susceptibles de m’aider à faire vivre ce qui n’était qu’un projet, pire une aventure.

La coïncidence voulut, une fois encore, que j’apprenne juste à ce moment là, que le salon de thé de la Marquise de Sévignée, rendez-vous de nombreuses de nos mères, venait de fermer ses portes. La Marquise de Sévignée est morte ! Vive le salon de thé.

J’avais déjà tâté de la restauration, 13 ans plus tôt, dans une autre vie, et ma décision fut vite prise.

Outre la galerie proprement dite et la partie boutique où l’on trouverait livres photos, albums, daguerréotypes et toutes sortes d’antiquités photographiques, le rez-de-chaussée était assez spacieux pour qu’on y trouve aussi un salon de thé d’un nouveau genre qui devrait assurer un peu de ce «nerf de la guerre» risquant de manquer.

Avantage non négligeable, une entrée particulière le rendait indépendant de la galerie.

Quelqu’un suivait tout cela, du coin de l’œil, et même, n’en perdait pas une. C’était Henri Cartier Bresson, l’un des deux survivants des Pères fondateurs.

L’autre étant George Rodgers, moins concerné, plus distant.

Quand ce jour là, j’appris par un coup de téléphone d’Anna Obolenski, la directrice de Magnum, qu’Henri serait content que je l’appelle et passe le voir rue de Rivoli, je me doutais bien, connaissant l’animal, qu’il ne devait pas forcément voir ce déménagement d’un très bon œil. D’autant plus, justement, qu’il avait reçu l’agrément des «Américains».

Même s’il préférait rester dans son coin à bouder, ronchonner, trépigner, tempêter contre une agence livrée aux démons de l’américanisation, péché capital à ses yeux, Henri Cartier-Bresson entendait ne rien perdre de ce qui, de près ou de loin, pouvait concerner Magnum. Il conservait, mine de rien, un réseau d’informateurs dévoués au sein de l’Agence.

Il avait beau jurer dans ses pires moments à qui voulait l’entendre – et j’étais de ceux là – qu’il n’en n’avait plus «rien à foutre d’une agence tout juste bonne à lui servir de boîte postale et à veiller sur ses négatifs», nous savions que tout ce qu’il pouvait dire ne l’empêchait nullement d’avoir une affection infinie et même possessive, jalouse, pour cette agence créé 25 ans plutôt, par Bob Capa, David «Chim» Seymour, Werner Bishop, George Rodger et lui. Cinq copains, autour d’une table, fous de photographie, et buvant bien sûr, du champagne.

«Ils» peuvent bien faire ce qu’ils veulent mais tout ce que je peux te dire c’est qu’ils filent un mauvais coton.»

Quand j’avais entendu cela, je n’avais pu me retenir de lui dire, un peu malicieusement, en repensant à ses origines de filatiers : « Et tu connais ça, par cœur, Henri… !» Ce à quoi il m’avait répliqué sèchement, la bouche pincée : «Nous ne parlions jamais du travail et d’argent, à table.» Point final.

J’avais appris qu’en pareil cas, mieux valait ne pas insister.

Cette fois là, préférant le prendre dans le sens du poil et éviter tout sujet qui fâche, je lui avais raconté mon projet de long en large.

Quand il me demanda de rester pour le déjeuner, je compris que la partie était gagnée.

«Ah, me dit-il, tandis que, le repas fini, nous buvions un café devant les hautes fenêtres donnant sur les Tuilerie, «j’ai quelque chose pour toi, maintenant que te voilà devenu le patron de Gilles-Faller.»

Et il me sortit alors d’une enveloppe de Picto, deux photographies pour le moins inattendues. Elles représentaient des vitrines d’un autre temps, dont l’une était celle d’un magasin d’objets de décoration mortuaire. L’autre, signée au dos, m’était aimablement dédicacée.

«C’était, me dit-il, ma période « Atget », avant le Leica, à la chambre. Je ne suis pas sûr que c’était une Gilles-Faller… ».

Je lui dis combien j’étais touché. C’était la pure vérité.

Sans attendre que je me donne tout ce mal à le convaincre, il m’avait déjà préparé ces deux photos dont je n’aurais jamais deviné qu’elles puissent avoir été prises par lui.

Il avait beau vouloir se faire passer pour un personnage vite emporté, irascible et soupe au lait, en guerre avec la terre entière, il pouvait faire preuve tout à trac, de marques de tendresse inattendues.

Le fond d’une nature fleur bleue était trahi chez lui, par le pervenche de ses yeux.

Cela se passait à l’automne 1972.
J’étais déjà impatient de voir les travaux commencer pour que puisse s’ouvrir au plus vite ce lieu, cette première galerie de photographies dont il allait falloir encore trouver le nom.

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